La fée des soucis

Cet homme réussissait tout. Sa vie était pavée de succès dont il pouvait s’en vanter tous les mérites. Il ne se gênait d’ailleurs pas pour le faire. Il était regardé, envié. Il le voyait avec évidence dans le regard des autres, des yeux brillant de jalousie.
Il était fort, intelligent et drôle. Il sentait comme son entourage était captivé par sa présence.

Il aimait à se faire une rétrospective de ses accomplissements de temps à autre… tous les matins, en se regardant dans la glace. Et chaque jour il se dirigeait vers son travail, le torse bombé et le menton haut, après s’être apprêté pendant une bonne heure. Le regard des gens dans le métro le remplissait de fierté et il arborait son grand sourire.

Comme à chaque fois qu’il arrivait sur son lieu de travail, il faisait le tour des bureaux pour dire bonjour. A chacune de ses interventions, on lui rendait un sourire radieux, presque reconnaissant.
Et ainsi se déroulait ses journées. Entre ses innombrables anecdotes, ses prises de position politiques et ses envolées philosophiques, il ne tarissait pas de discours à partager avec les autres.

Un jour, alors qu’il arrivait en retard pour la pause, il entendit des rires. Curieux de les entendre ainsi s’esclaffer alors qu’il n’était pas là, il s’approcha doucement. Depuis le couloir, il observa discrètement pour écouter quatre de ses collègues :
“Ca fait du bien de ne pas l’entendre.
– Clairement, sa voix est irritante au possible.
– Oui et puis on peut enfin en placer une.
– Il ne réalise pas comme il peut être chiant.
– Il est complètement aveugle.
– Et sourd…
– Mais pas muet, c’est sûr !”
Et tout le monde éclata de rire…

Il recula alors lentement pour retourner à son bureau en ruminant dans sa barbe sans savoir quoi penser. Il passa le reste de la journée à passer et repasser la scène dans sa tête. Le soir venu, il rentra chez lui sans même un regard vers ses collègues, trop absorbé à essayer de comprendre ce qu’il s’était passé.

Arrivé chez lui, toujours aussi confus, aucune explication rationnelle ne venait satisfaire ce lancinant sentiment d’incompréhension. Peut-être était-ce une blague orchestrée par tout le bureau… oui, c’était sûrement ça, c’était la seule explication logique se dit-il. Enfin détendu, après des heures de réflexion, il se mit enfin à rire en repensant à ce qu’ils avaient dit, quelle bonne farce ils lui avaient fait.

Mais une fois couché, il n’arrivait pas à s’endormir. Il tournait et retournait la situation. Quelque chose ne tournait pas rond, si ça avait été vraiment une blague, quelqu’un serait venu l’avertir par la suite.

Au milieu de la nuit noire, les yeux tournés vers le plafond, une lueur fit doucement son apparition. Se redressant pour en identifier la source, il vit une lumière virevolter et s’agrandir. Elle s’approchait avec vivacité de lui. Enfin, cette dernière s’arrêta face à lui, en suspension laissant entendre un doux vrombissement.
L’homme décontenancé, plissa les yeux pour observer la créature en face de lui. Il fut pris d’un léger recul, lorsqu’elle se mit à parler :

“Pas d’inquiétude, je suis une fée. Une fée des soucis. Tu as passé tellement d’heures à ruminer que tu es parvenu à m’invoquer.
– Comment ça ?” demanda l’homme.
Elle se mit alors à tournoyer devant ses yeux, vrombissant de plus belle avant de recommencer :
“Ton esprit est tellement tourmenté qu’il n’y a plus qu’un seul moyen pour répondre à tes questions, c’est qu’une fée des soucis vienne t’écouter.
– Alors je peux poser n’importe quelle question ?
– C’est bien ce que j’ai dis. Mais dépêche toi, j’ai encore beaucoup de monde à visiter ce soir.”
L’homme remit de sa surprise demanda alors :
“Est-ce que mes collègues se moquaient de moi cet après-midi ?
– Oui, bien sûr.
– Mais c’est impossible, pourquoi feraient-ils cela ?
– Et bien, tu es ennuyeux semble t-il.
– Mais tout le monde m’adore, me regarde, m’envie. Ils n’ont aucune raison de se moquer de moi.
– Tu parles trop, te vante trop, en fait trop pour être au centre de l’attention. Tu ne penses qu’à toi.”
L’homme était bouche-bée.
“Vois-tu, il est évident que tu as réussi beaucoup de choses dans la vie. Personne ne peut le nier. Certain dirait même que tu es né sous une bonne étoile. Mais au fil des années, tu as perdu ce qui faisait de toi cette personne qu’on regardait avec respect et désir.
– Mais on me regarde toujours de cette façon, je ne comprend pas.
– C’est ce que tu crois percevoir, croire et entendre. Ta réalité est différente de celle des gens qui t’entourent. Aujourd’hui, on te regarde avec appréhension et dédain.
– Mais pourquoi ? J’ai toujours connu la réussite, je n’ai jamais échoué dans tout ce que j’ai entrepris.
– Là encore, ta réalité est distordue. Tu as connu des échecs, mais tu as décidé de les oublier. Ils t’ont aidé à grandir et t’ont tout autant conduit à ces succès dont tu te vantes que tes compétences et ta motivation. Et maintenant que tu as renoncé à voir tes erreurs lorsqu’elles surviennent, tu as également renoncé à te développer. Ton manque de recul t’empêche de voir avec objectivité.”
Complètement abasourdi, l’homme ne pouvait admettre ce que la fée lui disait :
“Mais non, c’est complètement stupide. C’est justement parce que j’ai confiance en moi que je suis parvenu où je suis…
– Tu es devenu réellement têtu et aveuglé par ta vanité. J’espère juste que notre échange te permettra d’affronter à nouveau la réalité. Quoiqu’il en soit, c’est l’heure, d’autres personnes m’attendent. Je te laisse méditer là dessus.”

Encore hébété, l’homme regardait la fée s’éloigner. Sa lumière faiblissait doucement, et son vrombissement se laissait couvrir par le silence de la nuit. Puis dans un léger chuchotement, il entendit :
“Pas besoin d’une fée pour comprendre parfois, juste une citation :

« La confiance en soi fait le sot; la foi en soi fait le grand homme.”
Victor Hugo / Choses vues

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