On vit dans une caverne…

“Ah j’ai adoré ma dernière lecture.
– Le dernier Goncourt?
– Oh non, déjà des mois que je l’ai lu.
– De quoi voulais-tu parler alors?
– Un vieil écrit de l’antiquité, qui est incroyablement d’actualité. J’ai pu le lire sur le site Erudit (sur ce lien).
– Toi et tes philosophes d’une autre époque… Tu sais bien qu’on va rester jusque l’apéro si on commence, et Jeanne va encore me dire qu’on a traîné.
– Non promis, aujourd’hui c’est un récit plus court dont on va parler. Pas d’inquiétude, on sera à l’heure pour le dîner.
– Ok, une minute alors. Je suis sûr que les philosophes ne se laissaient pas mourir de soif.
S’il vous plait ! La même chose.
– Parfait, tu connais l’allégorie de la Caverne?”


“Le texte est un extrait de La République, dans lequel Platon met en scène deux personnages: Socrate et Glaucon. Le premier explique à son disciple via une allégorie, notre rapport à l’instruction et à l’ignorance. Pour cela, il lui demande d’imaginer:
Une caverne où sont enchaînés depuis leur naissance des hommes et des femmes. Ces derniers incapables de pouvoir détourner leur regard d’un mur sur lequel est projeté des ombres.
En effet, un feu dans leur dos procure suffisamment de lumière pour permettre à des objets transportés, telles des ombres chinoises d’être dessinés sur le mur. Par ailleurs, certains des transporteurs produisent un son lorsque l’objet voit son ombre déplacée sur le mur.
Ainsi les prisonniers n’avaient comme distraction que d’observer ces formes, d’écouter leurs échos par delà les murs de la caverne, et d’en discuter ensemble.
Socrate demande donc à Glaucon d’analyser la situation de ces prisonniers. Ils en arrivent à la conclusion que ces ombres comme leurs échos deviennent assurément leur réalité. N’ayant connaissance de rien d’autre, ils n’ont que pour choix d’accepter cette réalité. »

« Mais ne peuvent-ils pas tourner leur tête? Et comment peuvent-ils survivre dans des conditions aussi déplorables? Ni même accepter la situation…
– Ils sont tellement saucissonnés que même leur tête ne peut faire de rotation. Et puis concrètement, disons que le cœur du récit ne nécessite pas de nous attarder sur ce genre de considérations. Cela reste une allégorie.”

“Poursuivant son explication, Socrate introduit une variable: que se passerait-il si un des prisonniers se voyait libéré de ses chaînes?
Emmené vers la sortie, où la lumière du soleil le caresse et l’éblouit, le prisonnier se voit soudainement forcé d’affronter une autre réalité. La lumière est vive et embrasse toute chose, les ombres à la fois plus grandes mais invisibles face à l’immensité de l’horizon et les sons tellement nombreux et emprunts d’harmonie. De nouveau interrogé, Glaucon convient qu’il prendra un certain temps à ce prisonnier pour appréhender cette réalité. Et plus encore, pour en accepter les causes et les conséquences: le soleil haut dans le ciel, les saisons avec ses couleurs par centaines de nuances, “le monde visible et vivant”.

« Quel anachronisme ! Et le choix des termes “monde visible et vivant” est tellement pertinent. On peut se poser la même question aujourd’hui avec les médias entre autre.
– Oui, ils sont comme les chaînes des prisonniers, des œillères qui nous oblige à regarder devant nous et uniquement ce qu’ils souhaitent nous montrer… mais attend la suite.”

“De nouveau, Socrate guide Glaucon: une fois la réalité acceptée, qu’advient-il de cet homme, lui demande t-il. Car ce dernier, à la fois confus et émerveillé se rappelle ses anciens compagnons d’infortune. Alors, dans l’espoir de les sauver de la torpeur qui continue de leur être infligé, il retourne dans la caverne pour leur conter ce qu’il a vu, senti et touché. Cependant, après avoir été caressé par la vive et chaude lumière du soleil, cette obscurité qui autrefois était son alliée devient désormais obstacle et contrainte. Son retour titubant est moqué par ses compagnons, et alors qu’il essaie de narrer toutes les merveilles qui les attend au-delà de cette caverne, ses compagnons mettent bien évidemment ses paroles en doute. Il essaie tant bien que mal de leur expliquer avec des mots son expérience, tout en désignant les ombres qui continuent d’être projetées sur le mur. Mais lorsqu’ils constatent qu’il est devenu incapable de distinguer correctement formes et sonorités, ce n’est plus la moquerie qui les prend, mais la peur qui s’instille en eux. A leurs yeux, ce sont preuves indéniables et irréfutables du mal qui les attend s’ils venaient à décider de quitter leur confortable situation.
Démuni, l’homme qui dans un dernier espoir tente de les libérer pour les guider vers la lumière, se voit repoussé, hué, puis asséné de coups, jusqu’à ne plus être capable d’émettre le moindre son, la moindre vérité.

« Tué pour avoir essayé d’apporter la clarté…
– Oui, c’est une image par rapport à la mort de Socrate lui-même, coupable d’avoir corrompu la jeunesse Athénienne… ou comme le laisse à penser, d’avoir partagé sa sagesse et ses connaissances.
– C’est fou comme on peut faire le parallèle avec la société actuelle dans laquelle nous vivons.
– C’est clair, nous sommes bercés d’illusion. L’impact des médias et la dépendance aux outils virtuels font de tout un chacun, des prisonniers auxquels on propose ces ombres sans substance et sans réalité.
– Tu m’as foutu une sacrée claque avec tes Platon et Socrate, de sacrés gars ces philosophes.
– Oui, il faut vraiment réagir et arrêter de se bercer d’illusions, tirer les enseignements du passé. L’homme a cette capacité à toujours se remettre en question et à progresser. Ne soyons plus ces esclaves modernes de la société.”

Quelques dizaines de secondes silencieuses plus tard:
“Bon je vais tweeter ça avant d’oublier…”

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